Radiohead, un modèle ou une exception ?

Les chiffres publiés l’autre semaine par Warner Chappell UK sont sans ambiguïté : Radiohead a gagné plus d’argent en vendant sous forme numérique son dernier album, In Rainbows, qu’avec les ventes physiques du précédent, Hail To The Thief. La sortie de l’album, le 10 octobre 2007, avait été un événement très commenté, le groupe ayant proposé d’abord pendant plusieurs semaines son disque à prix « libre », fixé par chaque internaute le téléchargeant. Puis In Rainbows était sorti sur les grandes plateformes de téléchargement à un prix « normal » avant de passer, le 31 décembre 2007, à une sortie traditionnelle en CD.

Premier enseignement, parfaitement prévisible : alors que la vente physique d’un album de cette importance exige une énorme infrastructure – celle d’une major du disque –, la vente sur internet aiguille la tentation de reprendre une part du gâteau en se passant de cet intermédiaire jusque là indispensable. Et « l’autoproduction » d’un projet de cette taille est possible sur internet. Deuxième enseignement : il n’y a peut-être, justement, pas de leçon à tirer de cette opération pour imaginer le nouveau modèle économique de l’industrie musicale.
Or on ne dispose pas encore d’exemple (ou de contre-exemple) de groupe ou d’artiste atteignant cette prospérité numérique en ayant bâti sa légitimité hors de l’économie traditionnelle de la musique. Car Radiohead n’est pas un groupe de la « nouvelle économie » mais un fleuron de la « vieille économie ». Ce groupe a construit sa puissance, sa popularité et sa fortune (clé de son indépendance financière d’aujourd’hui) au cours des années les plus prospères du CD. On se souvient même que beaucoup de voix qui se satisfont aujourd’hui de l’autonomie de Radiohead s’agacèrent alors du mercantilisme du groupe, de ses singles publiés en plusieurs versions alternatives et de son goût des éditions limitées pesant lourdement sur les budgets des fans…

Radiohead appartient à cette lignée de groupes qui, depuis les Beatles, ont bénéficié de dépenses énormes de marketing et de promotion, d’une infrastructure sans cesse plus développée de distribution, d’investissements artistiques de plus en plus orientés vers la liberté totale de l’artiste. Si Radiohead peut toucher autant de fans simultanément aujourd’hui, ce n’est pas uniquement grâce au prodige de la diffusion numérique, mais parce que, d’OK Computer à Hail To The Thief, Radiohead a vendu des dizaines de millions de CD.

L’exemple voisin de Nine Inch Nail proposant le libre téléchargement de l’album The Slip conduit aux mêmes conclusions : il faut déjà une solide fan base pour espérer un gros succès sur internet. Dans un autre contexte, la libre fixation du prix de la musique par l’internaute génère des revenus très faibles. Sur Jamendo, site de partage sur lequel les artistes présentent leurs œuvres (on y fait beaucoup de découvertes vraiment intéressantes, d’ailleurs), seuls 0,5% des utilisateurs téléchargeant de la musique laissent une contribution financière, d’une moyenne d’à peine plus de 10 dollars…

Les communiqués triomphants de Warner Chappell (quelque peu relativisés, d’ailleurs, par des commentaires de l’entourage direct de Radiohead, plus prudent sur la portée de la révolution In Rainbows) ont été repris ici et là sans beaucoup de distance. Il reste que cette « réappropriation » par des artistes d’une plus grande part des recettes liées à l’exploitation de leur musique, pour être éminemment sympathique, ne résout pas la question de l’investissement initial.

Il est d’ailleurs significatif que le marché de la pop et du rock n’ait quasiment pas vu émerger depuis 2002-2003 (quand les effets de la crise se sont fait vraiment sentir sur les investissements artistiques et promotionnels du secteur) de stars de dimensions mondiales comparables à celles de Radiohead ou Nine Inch Nails… Il est évidemment encore trop tôt pour être catégorique et affirmer que le temps des sacres mondiaux est terminé. Mais il faut quand même se demander comment vont émerger, grandir et mûrir les stars du temps de crise.


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3 commentaires sur “Radiohead, un modèle ou une exception ?”


  1. viva musica a dit:

    Trèsbon post. Bravo.
    C’est surtout un coup dur pour les majors ce genre d’opération. La perte pour EMI de RAdiohead pèse à la fin de l’année. Si il faut une bonne base de fans pour franchir le rubicon, c’est tous les artistes de majors très rentables qui risquent de partir. A ce moment, la question sera quel modèle économique pour les majors ? et même plus généralement “c’est qui qui payent le développement ?
    La carrière de Radiohead à commencé avec Pablo Honey (et le tube Creep) et The bends et non OK Computer (qui reste l’album charnière du groupe ;-)

  2. Kelson a dit:

    Cette analyse me semble assez juste globalement. Par contre je pense que la question des nouvelles stars posée a la fin est biaisée, car elle sous-entend un probleme.

    Assez probablement il n’y aura plus de très grosses stars, en tout cas de la dimension de celles des dernières décennies. La starification étant une conséquence directe de l’offre massive et réduite. La numérisation remet tout cela en cause et plus de gens consommeront plus de musiques différentes. Il suffit d’étudier les chiffres de ventes de Itunes et Amazon par exemple, pour se rendre compte que ces entreprises font le plus gros de leur chiffre d’affaire sur des produits “de niche”.

  3. Sub a dit:

    Radiohead n’est pas le seul à vendre ainsi. Barbara Hendrix commercialise tous ses albums auto-édités sur Internet à prix choisi (avec un prix minimal) via Believe. Ils sont encodés en mp3 à 320 Kbs.


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