La longue traîne était-elle un miroir aux alouettes ? Nous tous avons cru aux promesses de diversité et d’ouverture que contenait cette théorie sur le basculement des industries culturelles vers le numérique. A l’origine, une observation des ventes de CD sur le site amazon.com : à l’aube du nouveau siècle, la part des meilleures ventes dans le total du chiffre d’affaires y est inférieure à ce qu’elle est dans les magasins, et les références qui ont les plus petits chiffres de vente unitaire représentent une part beaucoup plus importante du total des ventes sur le site internet que dans les magasins. On en tire une conclusion culturellement optimiste, qui est que l’économie numérique va favoriser la diversité culturelle. La logique de l’outil va, d’ailleurs, dans ce sens : un seul site internet est plus accessible que mille magasins physiques quand on cherche des références « spé ». Donc toutes les expressions marginales ou non commerciales sont relativement favorisées par rapport au mainstream. Cette théorie de la longue traîne (long tail en anglais) est formalisée en 2004 par Chris Anderson dans un célèbre article de Wired et est couramment admise dès lors par les acteurs et les observateurs de l’économie culturelle numérique. Les uns y trouvent une justification pour leur business plan, les autres en font un outil missionnaire en faveur du basculement des industries culturelles dans le tout-numérique. Elle est transcrite de manière ramassée par la phrase attribuée à un employée d’Amazon : « Aujourd’hui, nous avons vendu plus de livres qui ne se sont pas vendus hier que nous n’avons vendu de livres que nous avons vendu aussi hier »
Première brèche dans l’édifice quand, peu après, surviennent les (trop rares) études qualitatives sur le téléchargement illégal, qui révèlent que le « marché » illégal est dominé par les plus grands noms de la musique populaire qui sont le plus piratés. Autrement dit, les échanges P2P concernent certes des raretés recherchées par des passionnés, mais en proportion marginale ; la majorité du trafic se concentre sur quelques nouveautés, par ailleurs au sommet des ventes légales. A priori, il n’y a pas – en 2006 ou 2007 – de raison de remettre en cause la théorie de la longue traîne : on peut comprendre que l’effet incroyablement grossissant de l’immédiateté numérique s’exerce également sur internet. Quand des millions d’internautes regardent en quelques heures les images de pantoufles volant vers George Bush, il n’est pas absurde que dans le même temps des millions d’internautes téléchargent un single de Madonna ou Guns N’Roses par simple curiosité alors qu’ils n’auraient jamais acheté son disque en magasin.
Or la même disproportion se manifeste aujourd’hui dans les ventes numériques : au sommet de l’échelle, quelques hits vertigineux ; puis, loin derrière, une myriade de titres renvoyés à une marginalité pire que jamais. La disproportion est encore plus violente que dans les années les plus prospères du tout-CD. A l’époque, on parlait couramment du 80-20 (20% des références réalisent 80% du chiffre d’affaires, 80% des références réalisent 20% du chiffre d’affaires). Pire, une étude menée par deux économistes britanniques affirme que sur 13 millions d’albums téléchargeables, seulement 52000 (soit 0,4% du total) représentent 80% des ventes ! Et dix millions de ces albums ne sont tout simplement jamais téléchargés.
Il semble bien que, sur les ventes numériques, les hiérarchies sont encore plus déséquilibrées que dans les ventes physiques, écrasant encore plus le milieu de gamme et creusant l’écart entre une traîne de plus en plus longue et de plus en plus plate, et un sommet de plus en plus vertigineux. Le marché numérique semble fonctionner comme si l’effet « bac à disques » avait tout bonnement disparu : le client idéal du disquaire était celui qui venait acheter un goldie et qui, en le cherchant dans le rayon, prenait aussi des disques qu’il n’avait pas prévu d’acheter.
Le modèle économique et culturel devient à la fois plus contrasté et plus ambigu que ne le laissait espérer la théorie de la longue traîne : si le business model est conforté pour les marchands de contenus ou de produits physiques (de iTunes à Amazon) ainsi que pour les producteurs qui contrôlent le sommet de la courbe (grosso modo, les « majors »), il devient plus risqué pour tous les opérateurs qui se trouvent dans la longue traine.
On n’épiloguera pas sur le fait que la masse des indépendants (« petits » artistes et « petits » producteurs) ne sont ni plus ni moins solides dans ce modèle que précédemment. Mais le glissement d’artistes et de producteurs du milieu de gamme vers cet univers de faibles ventes les fragilise terriblement. Sans abuser des noms et sans entrer dans le détail de la situation individuelle de chacun, disons que cette évolution touche proportionnellement plus des artistes du calibre d’Arthur H, Thomas Fersen ou Souad Massi que la catégorie des Alain Souchon, Mylène Farmer ou Johnny Hallyday. Et que certains espoirs culturels du numérique pourraient être déçus.
G. Martin
Tags: longue traîne, p2p, producteurs


5 janvier 2009 à 20:18
Wait for it…
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La théorie de la Long Tail (car ce n’est qu’une théorie) résultera du changement institutionnel qui est en cours. Ainsi quand le marché sera mature, que les canaux de distributions ne seront plus contrôlés dans le but d’éviter tout nouvel entrant, alors l’industrie connaîtra sûrement une phase de déconcentration.
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La théorie de la longue traîne pourra alors s’appliquer car les barrières à l’entrée seront enfin objectivement moins élevées, et les acteurs se recentreront autour de leurs cœurs de métier.
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Affirmer que la Long Tail n’est qu’un miroir aux alouettes est trompeur, car c’est une projection d’un business model qui tend à être applicable dans les prochaines années. Mais dans la phase de désinstitutionnalisation que nous connaissons actuellement, la pratique vérifie peu souvent les théories. Give it time…
12 janvier 2009 à 15:18
Bonjour,
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La faute à qui si le public ne connait qu’une infime partie de vos catalogues ? Faites les nous découvrir, nous les achèterons ! Il ne s’agit ici que de faire découvrir des artistes que vous ne souhaitez pas mettre sur le devant de la scène. Conclusion, si vous souhaitez les rendre riches, beaux et célèbres (sic), à vous de jouer !
13 janvier 2009 à 12:54
En fait, vous nous dites que l’offre légale ne sait pas promouvoir ses produits;
et n’arrive pas a créer une complicité avec l’acheteur, monter un site agréable qui lui permet de découvrir des titres; ce qui fait qu’en fait, il va sur le site pour un titre, il achète, et il se barre.
si amazon ne semble pas si convaincu que vous de cet effet, c’est peut être qu’il sont assez agressifs de se point de vue la, en proposant constamment des produits similaires quand un client en visionne un, mets en valeurs les commentaires des internautes, vous envoie des mail personnalisés en fonction des achats que vous avez effectués sur la boutique, etc..
Ensuite, vous semblez regretter que seuls les quelques gros titres des grosses majors, ceux qui fortement marquetés, tirent leurs épingle du jeu…
deux constats tout a votre honneur, maintenant il va falloir en tirer les conséquences…
Et c’est pas de se dire que foutu pour foutu, autant se concentrer uniquement sur ses 4 plus gros clients…
16 janvier 2009 à 12:36
On a abordé le principe de la longue traîne uniquement côté distributeur (où effectivement c’est pour justifier des business models), et c’est pour cela que ce n’est pas valable comme argument, puisqu’on concentre (et “chartise”) pour donner accès au catalogue.