Le mythe du «maillon inutile»

Il y a beaucoup de mythes concernant les métiers de la musique. Il en est un qui, bien que récent, a la vie dure, contre toute réalité concrète : les maisons de disques ne serviraient à rien. Cette thèse du « maillon inutile », si elle était réservée à certaines marges du domaine musical au temps du vinyle et du CD (le punk rock, le rock d’extrême-droite, la chanson française la plus politique, les formes de musique savante les plus autarciques…), s’est propagée d’une manière neuve avec l’entrée de la musique dans l’âge numérique.
Le « maillon inutile » est même devenu une sorte de modèle intellectuel pour décrire la création de musique aujourd’hui et demain : tout pourrait être produit et réalisé sans intermédiaire entre l’artiste et le public. Ainsi, les musiciens touchent leur public grâce à leur page MySpace (ou par d’autres réseaux sociaux, dans un monde idéal ; mais il est instructif que, dans le monde réel, MySpace soit en position de monopole de fait) et vendent directement leur musique aux internautes, soit sous forme numérique par téléchargement, soit sous forme physique par commande directe des CD.
Il est amusant, lorsque l’on en parle avec les responsables de labels discographiques, de découvrir qu’ils sont envahis de propositions de signature, et combien ces propositions n’ont jamais été aussi nombreuses. Et il est instructif de comprendre quelle est dans les faits l’utilité de MySpace. On y présente sa musique, on y dévoile son univers graphique, on y expose ses liens artistiques ou économiques (les « amis »), on s’y montre sur scène, on y donne éventuellement à lire une biographie… Bien sûr, il s’agit d’un lien avec le public, du public « naturel » des proches des artistes à des communautés que l’on souhaite de plus en plus larges. Mais, de fait, les pages MySpace remplacent à la fois le CV, la vieille cassette démo et même le showcase, se présentent de plus en plus souvent comme des liens vers l’univers professionnel. Et il est incontestable qu’elles permettent de rencontrer des partenaires plus facilement que par les techniques anciennes de l’envoi massif de démos à des dizaines de labels. D’ailleurs, les directeurs artistiques confessent qu’ils passent aujourd’hui énormément de temps à naviguer sur MySpace.
Mais, malgré quelques légendes concernant des démarrages par MySpace (de groupes anglais, notamment), un MySpace seul n’a jamais encore réussi à toucher le grand public, ni à construire une carrière. On est surpris, d’ailleurs, de la distorsion entre les plus gros scores sur MySpace (quelques dizaines de milliers d’écoutes pour les buzz les plus respectés) et le nombre d’auditeurs touchés par quelques passages en radio. Et on est surpris régulièrement par la modicité des nombres de visites sur les pages d’artistes dont on sait que les « communautés » sont imposantes et motivées.
Loin de moi l’idée de déprécier l’importance du lien direct entre l’artiste et les internautes dans l’univers musical numérique mais, pour s’il est indispensable à un démarrage de carrière, il ne le permet pas à lui seul. Par ailleurs, il ne dégage pas les ressources financières nécessaire à la création, sauf quelques cas trop exemplaires pour être vraiment exemplaires : des autoproductions qui parviennent à l’équilibre financier à condition que les artistes aient par ailleurs d’autres sources de revenus ; des mobilisations exceptionnelles de la fan base ou alors des opérations difficilement transposables comme le lancement du dernier album de Radiohead (un bilan contrasté déjà évoqué ici, mais surtout venant après des lustres de prospérité dans l’économie physique de la musique).
Chacun le sait dans les maisons de disque aujourd’hui : il ne s’est pas développé en dehors d’elles une économie alternative et viable pouvant permettre d’atteindre le public. Ou tout au moins de l’atteindre avec les ambitions artistiques et avec l’efficacité commerciale qu’apporte le prétendu « maillon inutile ».

G.Martin


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6 commentaires sur “Le mythe du «maillon inutile»”


  1. Sylvain Corvaisier a dit:

    Euh belle tentative de casser le mythe, sauf que ça n’a rien d’un mythe… moi je connais des artistes qui se développent très bien sans “maison de disques”, et même dans les artistes “purement Internet. Un exemple ? Mattrach Mais dans l’electro, même apolitique, y’en a un paquet

  2. Wyrm a dit:

    Tiens, enfin un point de vue avec lequel je suis d’accord… dans les grandes lignes.
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    Les producteurs ne sont pas à mon sens “inutiles”. Ils sont une force d’investissement et de communication difficile à remplacer pour ceux qui ont l’ambition de toucher rapidement un large public.
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    Attention cependant, s’ils ne sont pas “inutiles”, ils ne sont pas pour autant indispensables. Il est possible à un artiste aujourd’hui de se faire connaître par lui-même, grâce à des moyens différents (MySpace en particulier, mais pas uniquement). Cela signifie cependant qu’on change de modèle, mais pas qu’on se passe d’intermédiaire. MySpace est une nouvelle forme de communication, où ce n’est pas l’intermédiaire qui investit dans les moyens d’enregistrement et de publicité. C’est un espace de présentation que l’artiste a à sa disposition, mais où les choix des auditeurs ne sont plus le choix d’un diffuseur.
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    J’en reviens donc à mon argument récurrent: le monde change; les modèles changent. Les “maillons”, même les plus utiles, doivent s’y adapter, et non “retenir” le monde. Rien ne leur empêche de demander à encadrer juridiquement certains actes, mais il n’est pas possible de demander à forcer juridiquement un modèle. Cela n’aboutirait qu’à creuser un fossé entre les artistes et leur public.
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    Alors non, le “gratuit” ne tue pas toute concurrence si celle-ci est de qualité. (Et les exemples sont nombreux dans plusieurs domaines, y compris dans la musique, où la radio n’a PAS tué le disque.) L’ennui aujourd’hui est que les modèles gratuits ne sont pas QUE gratuits. Ils sont aussi et surtout plus performants que les modèles payants sous plusieurs aspects. Si les “maillons” veulent persister dans leur rôle, il faut qu’ils s’adaptent à la nouvelle “chaîne”. Sinon, ils deviendront non seulement inutiles à terme, mais aussi dangereux pour l’image de l’art et de la culture dans son ensemble.
    (Il n’y a qu’à voir le nombre de stéréotypes qui circulent partout, dont certains de votre fait.)

  3. Bidibule a dit:

    Excellente analyse que je viendrai toute fois nuancer ou compléter par mon expérience d’artiste en développement et autoproduit. Difficile d’aborder la notion d’ « utile » si on ne s’accorde pas au préalable sur la notion de finalité. Utile… Inutile …Mais à quoi ?

    Je propose de tordre le cou à une autre mythologie. Celle du choix raisonné, délibéré de l’artiste entre deux chemins : la maison de disque et l’autoproduction. L’indépendance avec un I majuscule est un choix, mais peut être pas celui que l’on croit. Lorsque l’industrie musicale ne vous propose rien, vous rangez vos chansons dans un tiroir ou vous prenez un chemin de traverse. Je ne vois rien de paradoxal à ce que le nombre d’artistes indépendants et autoproduits explose sur Myspace et que dans le même temps les labels croulent sous les envois divers et variés. Au contraire ! On pourrait même considérer l’autoproduction et l’indépendance comme une étape dans la chronologie du développement artistique. N’est ce pas déjà un peu le cas ?

    Les maisons de disques ne sont pas devenues inutiles, elles ne sont simplement plus indispensables à l’artiste pour exister « artistiquement ». Cet état de fait trouve t il son reflet dans le miroir de l’économie ? Combien d’artistes parviennent à vivre de la création dans ses conditions ?

  4. Hybrid Son Of Oxayotl a dit:

    «ou par d’autres réseaux sociaux, dans un monde idéal ; mais il est instructif que, dans le monde réel, MySpace soit en position de monopole de fait»
    Ne parlez pas de malheur. Pourquoi les gens se jettent-ils de bon cœur dans un tel piège ? Quand est-ce qu’ils auront compris que mettre ainsi un acteur dans une position dominante écrasante est une erreur ? Et pourtant, l’histoire de l’informatique l’a montré maintes fois …

  5. Philippe a dit:

    Effectivement, on constate que dans les envois-radios ou presse, il y a 75 % d’inutiles …
    Rationnalisons ce qui ne peut l’être; trouvons la solution : eliminons les inutiles et empêchons au public d’y avoir accès !
    Sanctionnons les pirates de l’inutilité !
    Ne financons plus le hit des clubs …
    Les dj’s sont devenus aussi des inutiles; au service de l’inutilité !
    Peut-être a-t’on oublié que les tubes des années 80 emanaient principalement des dj’s ? Les radios n’en voulaient pas …

  6. Stan J a dit:

    Hey, y’a pas que myspace dans la vie !!
    Jamendo, lastfm, pandora, spotify, itunes core, et même wordpress sont d’autres outils utiles pour s’autoproduire.
    (je ne dis pas qu’ils sont suffisant, mais en tout cas plus que myspace à lui seul)

    D’ailleurs je sais pas si vous savez, mais myspace est en train de couler ;-)

    Vouloir détruire un mythe en basant son argumentaire uniquement sur un seul exemple, c’est franchement réducteur !


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