1. Que pensez-vous du projet de loi “Création & Internet” ?
Valli – Journaliste France Inter
Je pense qu’il est utopique, si l’on pense qu’il va changer quelque chose à la crise du disque. Peut-être dissuadera-t-il certains téléchargeurs du dimanche.
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
Ce n’est pas trop tôt ! Il est hallucinant d’avoir dû attendre de 2002 à 2009 pour que l’Etat dise que voler, ce n’est pas bien. La loi a au moins cette valeur d’avoir posé le débat.
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Ah bon? Il y a un projet de loi envisagé? Plus sérieusement : ça aurait été tellement plus simple de prévenir, plutôt que tenter désespérément de rattraper et rectifier le tir…
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Je pense qu’il était nécessaire de faire quelque chose, rien que pour signifier qu’il y a des règles, que si la technologie permet en quelques clics de piquer plein de choses et notamment de la musique et des films, ce n’est pas pour autant gratuit. Par contre, je n’ai pas l’impression que cette loi changera grand-chose. Elle est beaucoup trop tardive, difficile à mettre en place et les internautes ont déjà les moyens de la contourner.
Personnellement, j’aurais plutôt été pour des amendes, éventuellement progressives, à l’image des excès de vitesse.
Cela dit, j’ai bien l’impression qu’il va bien falloir que le milieu du disque s’adapte aux nouveaux modèles, loi ou pas loi, et que la répression – quelle qu’elle soit – ne changera pas grand-chose.
2. Etes-vous optimiste quant à l’avenir de la création musicale ?
Valli – Journaliste France Inter
Je suis optimiste pour la création musicale, mais est-ce que les artistes vont pouvoir en vivre ?
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
Oui, résolument. Mais deux choses m’inquiète. Premièrement, la propagation de l’amateurisme. Les moyens techniques permettent d’exister largement, mais je reste convaincu que les projets pérennes sont les projets entourés. Pas nécessairement entourés par des gens de notre génération, mais entourés par des structures professionnelles. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus et c’est le travail qui fait la différence.
Deuxièmement, à mesure que va baisser le marché physique, je ne voudrais pas que se mette en place une économie assistée, qui vive de la subvention ou d’un financement collectif. C’est pourquoi je suis en colère contre la pensée unique sur l’idée que la culture se consomme au poids et se finance de manière globale, que ce soit par « contribution créative », licence globale ou taxe sur les FAI. Ce seront la diversité et la qualité qui paieront le prix.
Plus généralement, l’adhésion très forte du public à une œuvre est très rare. Je ne sais pas quel très grand disque est sorti dans les six premiers mois de cette année, alors que j’ai l’impression d’avoir vécu, quand j’avais quinze ans, à une époque où dix albums culte sortaient chaque année. Je regrette aujourd’hui la complaisance envers beaucoup d’œuvres moyennes ou assez éphémères.
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Oui… La crise n’affecte pas la création… Plutôt l’industrie qui l’entoure…
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Inquiet, je suis inquiet. Je suis inquiet, non pas vraiment pour la création musicale en tant que telle. Mais pour les artistes et leurs ressources, si justement l’industrie musicale ne s’en préoccupe pas. Si vivre sa vie d’artiste, c’est vivre une vie précaire, alors forcément la création s’en ressentira indirectement. Si l’industrie musicale n’arrive pas à se sortir du brouillard dans laquelle elle avance aujourd’hui. Si les maisons de disques jettent les artistes au cas où leur premier disque ne se vend pas, au lieu de l’aider à progresser. Dans ce cas, je ne suis pas optimiste.
3. Quel est le premier disque ou le premier morceau que vous avez téléchargé ?
Valli – Journaliste France Inter
J’ai acheté les deux premiers albums des Shins. J’ai téléchargé illégalement Mister Big Stuff de Jean Knight en 2000 ou 2001. Trop relou à faire…
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
Je n’ai jamais téléchargé illégalement. Le premier titre que j’ai téléchargé était une rareté…
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Je ne télécharge pas de titres ni de disques…
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Aussi extraordinaire que cela puisse paraisse, je n’ai jamais téléchargé un morceau. La principale raison, c’est que je reçois les disques. Par ailleurs, si je veux écouter quelque chose que je n’ai pas, je vais sur le Myspace de l’artiste ou éventuellement sur Deezer.
4. Votre métier a-t-il vraiment changé au quotidien et à l’avenir comment le voyez-vous ?
Valli – Journaliste France Inter
Oui. Par moment, pour les besoins de l’émission, il est difficile de programmer les nouveautés chaque semaine car il y a moins de sorties. Si on doit aller systématiquement sur MySpace pour chercher les artistes, au secours ! En revanche, découvrir des artistes grâce aux Webradios ou des sites genre Deezer, pourquoi pas.
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
Ce métier est plus passionnant qu’il y a cinq ans parce que plus ouvert. Internet agit comme un turbo, a mis une vitesse incroyable dans ce métier. Le travail de découverte a connu un gain de temps extraordinaire grâce à MySpace, par exemple. Surtout, on peut communiquer en direct avec le public sans passer par les médias et on peut mesurer l’impact des médias en temps réel, ce qui est une équation magique. Avant, pour mesurer un succès, il fallait attendre des semaines voire des mois les résultats des ventes de disques. Je l’ai vécu par exemple avec Charlie Winston: il fait «Taratata» ou « Le Grand Journal » et, aussitôt, dans les heures qui suivent, le compteur MySpace s’affole. De même, on sait plus vite si un succès est pérenne : on voit immédiatement quand les compteurs retombent.
Internet est un outil de communication et de mesure extraordinaire mais il reste une vraie inconnue : la monétisation. Et j’espère que l’acte d’achat subsistera, d’une manière ou d’une autre.
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Bien sûr… quand j’ai démarré, mon métier était un artisanat et je dirais même presque un acte militant. Après, les diverses implications et l’ampleur l’ont transformé en industrie… Les cartes sont en train de changer de mains… Je pense qu’il va y avoir de vraies modifications dans la façon de gérer tout ce qui est lié de près ou de loin à cette profession.
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Pour le moment, il ne me semble pas qu’il ait vraiment changé au quotidien. On reçoit toujours beaucoup de choses. Et dans cette offre, il ne me semble pas que la qualité se soit améliorée, à cause de la crise. Peut-être parce que les productions indépendantes sont plus importantes.
Si, le changement notable pour moi, journaliste musique en province, c’est que les attachés de presse des majors ne m’appellent plus trop, à mon avis parce qu’elles n’ont plus le temps à cause de la réduction des effectifs dans leurs boites. Par contre, il y a beaucoup plus d’appels d’attachés de presse indépendantes, qui téléphonent ou mailent tous azimuts sans chercher vraiment à connaître les goûts des divers journalistes, contrairement aux attachés de presse des majors, ce qui peut être franchement pénible et ne donne pas forcément envie de leur répondre, de travailler avec elles…
5. Les carrières sont-elles aujourd’hui plus fragiles ?
Valli – Journaliste France Inter
Les artistes prennent leurs carrières en main. Ça a du bon mais je pense, à terme, qu’ils ont besoin d’un entourage pour les gérer et les protéger.
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
Non. Mais je pense qu’on a moins que jamais le droit à la faiblesse dans ce que l’on propose. Je cite toujours aux artistes l’exemple de Damon Albarn : il ne lasse pas le public parce qu’il se renouvelle, notamment sous d’autres noms. Avant, il fallait vingt ans pour devenir un groupe pour quadragénaires. Maintenant, on peut devenir un artiste réservé à ses premiers fans en trois ou quatre albums. Ceux qui n’ont pas la capacité de se renouveler vont disparaître plus rapidement.
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Certainement. Et trop peu d’artistes ont suffisamment de cran pour rester intègres dans leur parcours créatif.
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Si on considère qu’une carrière est liée aux ventes de disques, cela parait évident non ?
Justement, il va bien falloir qu’on considère qu’une carrière, ce n’est plus simplement ça.
Un auteur-compositeur comme Dominique A, qui ne vendait déjà pas beaucoup, pouvait compter sur ses concerts. Il se « diversifie » aujourd’hui aussi sur une « carrière » en parallèle d’auteur-compositeur…
6. Avez-vous l’impression qu’avec la crise du CD, des changements esthétiques sont déjà sensibles dans la musique aujourd’hui?
Valli – Journaliste France Inter
J’ai l’impression que les albums sont moins bons sur la longueur. Il y a très peu de disques où j’ai envie d’aller au bout de l’écoute.
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
Oui et non. Je crois aux rythmes de création, et qu’il faut parfois des années pour écrire et fabriquer ce que les anglo-saxons appellent un «body of work», et cela ne change pas. En revanche, les déclinaisons possibles de ce travail sont beaucoup plus ouvertes avec le web. Beaucoup d’idées sont apportées par la technologie, comme les applications Iphone de Snow Patrol… Il y a dix ans, seuls Goldman, Cabrel ou Mylène proposaient des boîtiers de CD différents, des contenus originaux. Maintenant, c’est la règle. Même Christophe Willem sort son album en 33 tours 25 cm !
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Pas trop encore. Mais ne serait-ce déjà que via les sites Internet des artistes, les MySpace et autres… On sent un virage qui s’enclenche vers une plus grande autonomie dans la création et plus d’idées qui se développent autrement qu’avec des gros budgets.
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Non. Je sens plus des changements dans l’approche commerciale. Exploiter autant le filon Christophe Maé sur un laps de temps aussi réduit autour, après tout, d’un unique album, me laisse perplexe. N’est-ce pas prendre le risque de saturer le public sur cet artiste quitte à le griller à jamais ? Globalement, il semble qu’on privilégie de plus en plus le court terme.
7. Comment définissez-vous le rôle du producteur à l’ère du numérique ?
Valli – Journaliste France Inter
Le producteur doit tenir un rôle de manager aujourd’hui. Je crois que les artistes ont besoin d’un véritable directeur artistique. Est-ce cela le rôle d’un producteur finalement?
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
C’est le même qu’auparavant. Il s’agit de découvrir un artiste, de le nourrir (dans les deux sens, en lui donnant les moyens de créer comme en lui apportant des idées), de l’aider à mettre ses œuvres à disposition. Le producteur peut être moins omnipotent puisque les besoins financiers sont maintenant moins lourds. Alors, les artistes ont peut-être plus besoin d’expertise que de financement. Et c’est pourquoi on entend dire par certains que les majors sont des sociétés de service.
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Il doit être l’interface entre l’artiste et le public.
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Je n’ai pas assez de compétence en la matière pour répondre à cette question. Mais je pense qu’on ne peut plus aujourd’hui se contenter d’enregistrer des chansons et d’attendre qu’il se passe quelque chose, qu’il faut avoir plus d’imagination, qu’il faut travailler de manière plus « verticale », de l’édition au concert, voire au merchandising.
8. Qu’attendez-vous des offres de musique en ligne ?
Valli – Journaliste France Inter
L’interopérabilité et une offre internationale (pouvoir acheter sur iTunes US si on habite en Europe, par exemple).
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
L’immédiateté. Mais ce qui me manque énormément, c’est la pauvreté de tout ce qui n’est pas directement de la musique. Il n’y a toujours pas de notes de pochette, même si tout le monde met beaucoup de soin aux contenus des bonus, par exemple. Et c’est ce qui me ramène toujours aux CD.
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Qu’elles soient aussi larges que possibles
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Personnellement, qu’elles puissent me faire découvrir des artistes que je ne connais pas.
9. Comment Internet et les nouvelles technologies ont-ils modifié votre consommation personnelle de musique ?
Valli – Journaliste France Inter
?Achetez-vous toujours autant de CD ?
Je fais plus d’achats « compulsifs » grâce à iTunes et j’écoute plus de musique grâce à mon iPod.
?Téléchargez-vous d’autres biens culturels (livres, films, jeux…) ?
Non.
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
?Achetez-vous toujours autant de CD ?
Malheureusement oui, puisque la présentation ne me convient pas. Mais la vraie révolution, c’est l’Ipod. Me promener avec dans la poche une discothèque de 160 Go est un bonheur et un luxe que je n’osais pas espérer. D’ailleurs, Internet aurait-il cet attrait sans les balladeurs numériques ?
?Téléchargez-vous d’autres biens culturels (livres, films, jeux…) ?
Mes enfants téléchargent des jeux. Je n’ai jamais téléchargé de livres, mais je télécharge beaucoup de presse. Je ne télécharge pas de films mais je consomme beaucoup de podcasts.
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
?Achetez-vous toujours autant de CD ?
Je n’achète pas de CD
?Téléchargez-vous d’autres biens culturels (livres, films, jeux…) ?
Je ne télécharge ni musique, ni films, ni bouquins…
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
?Achetez-vous toujours autant de CD ?
Pas de modifications majeures pour mon cas.
J’achète peu de CD, car professionnellement j’en reçois, mais si ce n’était pas le cas, je pense que je continuerais à en acheter, un peu moins sans doute, car je vérifierais avant, en écoutant le CD sur le net. S’il me déçoit je n’achèterais pas. Avant, je découvrais uniquement quand j’avais acheté le disque.
?Téléchargez-vous d’autres biens culturels (livres, films, jeux…) ?
Non, je ne télécharge pas d’autres biens culturels. Il m’arrive d’emprunter à des copains des films par clé USB. Mais je reste de la génération du bien matériel.*
10. Sincèrement, recommanderiez-vous à vos enfants d’envisager une carrière dans la musique ?
Valli – Journaliste France Inter
S’ils ont du talent et ça brûle en eux, oui.
Marc Thonon - Producteur – Label Atmosphériques :
Oui. C’est un atavisme. Mon père a fait toute sa carrière comme hautboïste dans un orchestre et comme professeur de musique de chambre. Ensuite, je pense qu’il ne faut pas contrarier les vocations.
Alain Lahana – Producteur de Spectacles – Le Rat des Villes
Je ne recommanderais rien d’autre à mes enfants que de suivre leurs passions, quelles qu’elles soient, et d’essayer de faire vivre leurs rêves.
Michel Troadec – Journaliste – Ouest France
Sincèrement, non, mais c’était aussi le cas avant la crise. Donc, je n’ai pas changé d’avis.