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L’idéologie fait-elle de bonnes critiques de musique ? Face à la hargne qui accable les centaines d’artistes qui ont signé l’appel en faveur de la loi Création et internet, force est de remarquer que les adversaires de celle-ci perdent de vue ce qui est en jeu dans ce débat – la création artistique et ses rapports avec le numérique. On a lu récemment, dans les commentaires publiés sur demainlamusique.com ou ailleurs, toutes sortes de comparaisons entre la vie des « vrais gens » et celle des artistes – ces salauds d’artistes. Ceux-ci sont coupables de toucher une rente indue pour toute la durée de leur existence et de transmettre indument cette rente à leurs héritiers. Et, puisque les enfants de Jean-Jacques Goldman ou de Paul McCartney pourraient bien bénéficier de revenus notables après leur disparition, il serait indigne de défendre le principe de la propriété intellectuelle.
C’est oublier que l’écrasante majorité des auteurs et compositeurs adhérents de la Sacem touchent des revenus inférieurs au Smic. Si la Sacem verse des sommes énormes à quelques sociétaires, ce n’est pas parce qu’ils sont les amis de ses administrateurs, mais parce qu’ils sont les amis du public : leurs œuvres sont massivement jouées et diffusées, à la mesure des goûts et des attentes de l’auditoire des médias audiovisuels, mais certainement pas pour faire plaisir aux maisons de disques (si seulement !, diront les directeurs de labels). Ce qu’elle verse à des milliers de sociétaires constitue des revenus très modestes, à la mesure de leur audience et de leur succès, dans les ventes de musique enregistrée comme dans l’exécution publique de leurs œuvres.
Il est curieux, dans ces conditions, de voir à quel point le discours anti-Création et internet rejoint parfois les propos de vieux fachos caricaturaux d’avant-68, pour qui les artistes sont des feignants profitant de la crédulité des gogos pour se la couler douce au soleil. Il est même décevant de voir, sous la plume de défenseurs proclamés de la diversité culturelle et de la rigueur artistique, des propos d’un poujadisme effréné – salauds d’artistes qui voudraient que l’on paye pour l’écoute de leurs œuvres alors qu’ils devraient se contenter de la seule gloire. Lire la suite de ce billet »
Commentaires (6)gmartin - 19 mars 2009
Jacques Attali publie sur son blog une violente attaque contre le projet de la loi “Création et Internet”. Une attaque qui sera reprise dans les médias parce que Jacques Attali est une personnalité avec une certaine « surface » intellectuelle et médiatique. Son texte est d’autant plus décevant que son arrogance, son argumentation superficielle et ses contre vérités ne sont pas dignes d’un homme ayant œuvré à de hautes fonctions dans notre république.
Reprenons son argumentation point par point :
« Comme en agriculture, où les riches céréaliers de la Beauce se sont depuis longtemps cachés derrière les pauvres agriculteurs de montagne pour obtenir des subventions, les industries du cinéma et de la musique mettent en avant quelques créateurs et chanteurs, bien vus des puissants, afin de maintenir d’indéfendables rentes de situation. »
Une précision liminaire : mutatis mutandis, à supposer que les riches céréaliers de la Beauce seraient des profiteurs assis sur une rente de situation, il est clair que dans le secteur culturel, ce n’est ni le cas du cinéma ni celui de la musique. Pour peu que l’on fasse preuve de bonne foi, on est obligé d’admettre que les seules rentes de situations qui existent actuellement dans l’économie numérique sont celles des fournisseurs d’accès, alors que les producteurs de musique et de cinéma – et c’est bien leur problème économique – ont été en quelque sorte expropriés de la prospérité d’Internet.
[Le chiffre d'affaires réalisé en un semestre par Free est supérieur à l'ensemble de l'industrie du disque pour toute une année].
« Qu’on puisse, dans la France de 2009, présenter et faire voter au Parlement, avec les voix de toute la droite et d’une partie de la gauche, une loi aussi indigne que celle qui est en débat cette semaine à l’Assemblée nationale, sur le téléchargement Internet, est un signe de plus que les élites politiques et économiques de notre pays ne comprennent plus rien à la jeunesse, à la technologie, à la culture. Un pays où les mots divertissement, art, spectacle, commerce et chiffre d’affaires sont employés de façon indifférenciée. »
Il est désolant d’entendre ce perpétuel appel à la compréhension de la jeunesse pour justifier tout et n’importe quoi – la légalisation de toutes les drogues, le vol à la tire, les programmes télévisés les plus débilitants, l’alimentation déséquilibrée ou la violence dans les stades. Il est souvent la signature des démagogues et – justement ! – des commerçants les plus cyniques. Au contraire, il est sain et indispensable d’adresser à la jeunesse un message clair sur le licite et l’illicite, le permis et l’interdit, le juste et l’injuste. Dire qu’un comportement est bon, juste et nécessaire parce qu’il est pratiqué par un certain nombre de personnes –adolescents ou non- n’est pas la marque d’une profonde responsabilité civique.
Par ailleurs, on peut considérer que faire commerce de la culture n’est pas acceptable dans son principe. Mais pourquoi y aurait-il une différence d’essence entre les disques de Florent Pagny ou les disques de Juliette Gréco, les livres de Marc Lévy et les livres de Jacques Attali, les films de Michael Moore et les films de Luc Besson ? Les œuvres de tous ces créateurs sont produites et diffusées par des entreprises régies par la même loi : il ne peut se produire de nouvelles œuvres que si les œuvres précédentes ont généré du profit. Les éditions Fayard, qui publient les livres de Jacques Attali, cesseront de les publier quand ceux-ci et ceux d’auteurs à succès ne seront plus rentables. Prétendre le contraire (ou prétendre que l’on peut ou que l’on doit faire fonctionner autrement les entreprises culturelles dans nos sociétés occidentales) est une hypocrisie.
«Cette loi vise à surveiller ceux qui téléchargent gratuitement de la musique ou des films, à leur envoyer une semonce puis une amende, ou à leur interdire l’accès à Internet. Cette loi est absurde et scandaleuse. Absurde, parce que plus personne ne télécharge : on regarde ou écoute en streaming, c’est-à-dire en flux. »
Jacques Attali devrait s’intéresser de plus près à Internet. On écoute en streaming, certes, et de plus en plus. Mais on continue à télécharger illégalement, et de manière massive. Hélas.
[Un français sur cinq et 57% des 18-24 ans téléchargent des contenus illégaux (TNS). Pour la seule musique, le volume de titres téléchargés illégalement est de 700 millions pour 2008. On est donc dans un rapport de un titre téléchargé légalement pour 13 illégalement].
«Absurde, parce que toute volonté de crypter est sans cesse contournée par de nouvelles technologies. »
Si l’on en croit Jacques Attali, il faut cesser de lutter contre le trafic de drogue car il se trouvera toujours de nouvelles drogues, cesser de se battre contre la circulation d’images pédophiles sur Internet parce qu’il y aura toujours de nouvelles méthodes pour les diffuser, cesser d’installer des radars au bord des routes car il y aura toujours des irréductibles de l’excès de vitesse. Et, d’ailleurs, pourquoi lutter contre le crime, puisque depuis le commencement de l’humanité, on n’en est toujours pas venu à bout ?
«Absurde, parce qu’on prétend interdire d’Internet toute une famille, dont certains membres en ont besoin pour leur travail, parce qu’un enfant utilise l’ordinateur commun pour écouter de la musique. »
Cela a été pendant des années l’argument des routiers ou des chauffeurs de cars scolaires surpris en infraction grave. Si on leur supprimait leur permis, on mettait en péril économique toute la famille dont ils assuraient la subsistance. Alors, on les laissait rouler…
«Absurde, parce que les vrais artistes n’ont rien à perdre à faire connaître leurs œuvres, ce qui leur attire de nouveaux spectateurs et les protège, à terme, contre l’oubli. »
Il faudra que Jacques Attali explique ce qu’est un « vrai artiste ». La définition du « vrai artiste » n’est-elle pas d’être d’accord avec Jacques Attali ? Il faudrait expliquer aux milliers d’artistes qui soutiennent cette loi pourquoi ils ne sont pas de « vrais artistes ». Et en quoi le pillage des œuvres les protège-t-il contre l’oubli mieux que le commerce des œuvres ?
«Scandaleuse, parce que cette loi ouvre la voie à une surveillance générale des internautes.»
L’irénisme de Jacques Attali laisse rêveur… Chacun sait (pour peu qu’il s’intéresse à la réalité du monde et non aux seuls slogans des tribunes) qu’Internet est le lieu où l’anonymat est le moins protégé dans toute notre histoire. Prétendre que la loi Création et Internet va créer la surveillance d’Internet et des internautes est un gros mensonge: Internet et les internautes sont déjà surveillés. Que cette « surveillance » soit exercée par une autorité publique (composée de hauts magistrats, et in fine contrôlée par l’autorité judiciaire) est a priori plus rassurant pour les libertés publiques que les intrusions quotidiennes d’entreprises privées sur le contenu de chacun des ordinateurs personnels de cette planète.
«Scandaleuse, parce qu’elle protège les rentes de situation des entreprises des médias, qui ne sont pas incitées à apporter de nouveaux services à leurs clients (paroles des chansons, »…
C’est d’ailleurs un des plus grands charmes du disque « physique »…
« œuvres d’artistes inconnus »…
Tant que les maisons de disques dégagent des marges, elles investissent. Aujourd’hui comme aux temps les plus profitables du CD, de sept à neuf albums sur dix ne rentrent pas dans leurs frais. Pour la première fois, en 2008, les majors françaises ont rendu plus de contrats d’artistes qu’elles n’en ont signé. Il ne faut pas raconter n’importe quoi : c’est maintenant que l’industrie commence à produire moins d’artistes émergents.
« films en 3 D ou autres innovations) »
Eh bien, justement, le film en 3D est actuellement relancé par l’industrie américaine du cinéma, après que les diverses incarnations de ce format ont subi plusieurs échecs successifs depuis les années 40.
«Et les privilèges des fournisseurs d’accès qui devraient, en finançant une licence globale, assurer la rémunération des droits d’auteur, des interprètes, des maisons de disques inventives et des agents artistiques. »
Le retour de la licence globale et de ce rêve vaguement soviétique d’un pot commun qui financerait (sur quels critères, sur décision de quelle commission ?) la création. Nous attendons de savoir qui décidera du label « maison de disques inventive » dont parle Jacques Attali. S’il connaissait ce dont il parle, il saurait qu’une bonne partie des artistes aujourd’hui considérés comme les plus révolutionnaires de la musique en Europe sont des productions des majors.
« Scandaleuse, surtout, parce que, pour une fois qu’on peut fournir quelque chose gratuitement à la jeunesse, première victime de la crise, on préfère engraisser les majors de la musique et du cinéma, devenues aujourd’hui cyniquement, consciemment, les premiers parasites de la culture. »
Bonne idée. Si vous aimez la gratuité, offrez-la ! Etes-vous prêt à envoyer gratuitement votre dernier ouvrage par pdf ou fichier Word à toute personne qui vous le demande ? Ou seulement aux jeunes, si vous préférez. Le courage, en politique comme en morale, n’est pas d’oser pour les autres, mais d’oser pour soi. Si la gratuité est bonne, elle est aussi bonne pour Jacques Attali. Merci de diffuser l’adresse Internet à laquelle vos ouvrages seront désormais disponibles gratuitement.
«A la fin du XVIIIe siècle, les lois sur les droits d’auteur ont été écrites pour protéger les créateurs contre les marchands. Au milieu du XIXe siècle, telle fut aussi la raison d’être des premières sociétés d’auteurs. Voilà qu’on prétend les utiliser pour protéger les marchands contre les créateurs ! Pire même : voilà qu’on prétend transformer les artistes en avant-garde d’une police de l’Internet où sombrerait la démocratie.»
Jacques Attali n’a pas imaginé une certaine hypothèse : et si les artistes soutenaient vraiment la loi Création et Internet ? Et si les artistes (comme Jacques Attali quand il publie des livres) pensaient vraiment que la gratuité des œuvres les lèse ? Il est facile, ensuite, de traiter tous et chacun de flic. C’est une absurdité.
« Cette loi sera sans doute votée, parce qu’elle est le pitoyable résultat d’une connivence passagère entre des hommes politiques, de gauche comme de droite, toujours soucieux de s’attirer les bonnes grâces d’artistes vieillissants, »
D’où vient ce besoin, chez Jacques Attali, d’insulter les artistes ? D’où lui vient cette soudaine science quant à l’âge des signataires de la pétition soutenant la loi Création et Internet ? A-t-il seulement pris soin de lire les noms de ceux qu’il insulte ?
«et des chefs d’entreprise bien contents de protéger leurs profits sans rien changer à leurs habitudes. »
Si Jacques Attali s’intéressait réellement au sujet dont il parle, il saurait que les industries culturelles ont bouleversé toutes leurs habitudes de management et de production plusieurs fois au cours des dernières décennies. Mais la réalité du monde n’est qu’un détail, sans doute.
« Cela échouera, naturellement. Pour le plus grand ridicule de tous. »
Citons un créateur protégé par ce droit d’auteur qui semble tant gêner Jacques Attali, et qui s’appelait Valéry Larbaud. Il écrivait : «Ne rien trouver ridicule est le signe de l’intelligence complète.»
Manifestement, Jacques Attali a une certaine marge de progression.
Hervé RONY
Directeur Général du SNEP
Commentaires (10)psarrant - 13 mars 2009
La Loi Internet et Création, qui vient au Parlement dans les prochains jours, possède cette vertu majeure, tout simple, d’offrir une juste protection aux métiers de la musique enregistrée, littéralement massacrés depuis cinq ans par des pratiques illégales et irrespectueuses, tandis qu’ils se réformaient pour faire face à la rupture technologique majeure d’Internet et à la révolution des usages. L’objet de celle Loi est de préserver ce qui reste encore à sauver d’un ensemble de métiers, musicaux, œuvrant comme d’autres dans le domaine de la culture ; et de donner à ces métiers un répit pour se reconstruire, en éloignant les profiteurs et leurs complices et en favorisant les services légaux émergents.
La musique enregistrée est vieille de plus d’un siècle. Elle a été animée par un ensemble de professionnels extraordinairement différents, qui n’ont pas manqué au fil des années de se remettre en cause et d’inventer au public de nouvelles joies. L’innovation ne leur fait pas peur, que Diable ! - c’est leur métier. La création, le risque, la folie est au coeur de même de leur vie, parfois même…
Et comment penser qu’ils ne comprennent rien à Internet alors qu’ils ont au contraire, incontestablement, toujours, su anticiper les goûts et les couleurs du public, ce qui est leur fonction même ?
Depuis plus d’un siècle les professionnels de la musique enregistrée ont permis à des centaines de milliers d’artistes, de se révéler au mieux devant des micros, de poursuivre et amplifier une carrière de scène - enfin, de vivre par la grâce d’une gestion professionnelle et respectueuse à long terme des droits de propriété intellectuelle. Lire la suite de ce billet »
Commentaires (15)admin - 6 mars 2009
On ne peut pas répondre à tout et à tous, hélas. Parfois, quand on voit plusieurs serpents de mer sortir la tête de l’eau en même temps, on ne sait où donner du harpon. Et on oublie tel ou tel petit montre grimaçant jusqu’à ce qu’il resurgisse impromptu, quand on ne s’y attend plus. Ainsi, alors que chacun fourbit ses armes (ses armes rhétoriques, s’entend, nous sommes dans une démocratie !) avant que ne commence le débat sur la loi Création et internet, on voit revenir une des plus belles légendes de cette dernière année : « aux accords de l’Elysée, les FAI ont signé une page blanche ».
En lançant cette thèse l’été dernier, Xavier Niel, patron de Free, sous-entendait que les débats de la commission Olivennes n’avaient pas été sincères et que le gouvernement avait pesé de tout son poids pour imposer aux FAI un accord au contenu flou. Une manière de se dédouaner de tout ce qui découlerait de la loi à venir… (Mais aussi une manière singulière de présenter sa propre capacité à mener une négociation, comme l’avaient fait remarquer des commentaires sarcastiques dans certains lieux de débat sur la question.)
Voici maintenant que, comme un boomerang, revient cette rumeur de la page blanche signée par les FAI. Comme si ces entrepreneurs prospères et rationnels avaient découvert en lisant la presse le contenu de l’accord qu’ils avaient signé, comme s’ils avaient soudain réalisé qu’ils n’avaient pas compris leur propre position.
Je ne reprendrai pas aujourd’hui tout le débat sur la protection de la vie privée, sur les mesures techniques nécessaires à l’application de la loi à venir, ni même sur le degré de sincérité de l’adhésion des FAI au futur dispositif. Je me bornerai à rappeler que la page signée n’était pas blanche : les principes établis dans les accords de l’Elysée sont d’une parfaite clarté, et la plupart des incertitudes techniques développées à l’envi pendant des mois sont aujourd’hui levées. Alors pourquoi dire que les FAI ont signé une page blanche ? Pour faire oublier qu’ils ont tant tardé à la signer ? Pour faire oublier qu’ils sont les seuls à s’être enrichi dans la crise profonde que la filière musicale traverse depuis des années ?
G.Martin
Commentaires (5)gmartin - 5 mars 2009
Est-ce seulement une mode dans le vocabulaire ou cela révèle-t-il autre chose ? En tout cas, les ayants-droit en prennent pour leur grade. Que The Pirate Bay soit devant la justice, que Luc Besson attaque le streaming illégal, que la loi Création et internet arrive devant le Parlement, on lit ici et là sur les sites et les forums beaucoup d’accusations, d’invectives, d’imputations sommaires contre les ayants-droits. Tout récemment, dans les commentaires d’un de mes billets, on lit par exemple : « dans 2 ou 3 ans, les lobbys des ayant-droits (j’en exclus auteurs et interprètes) vont faire voter une nouvelle loi, anti streaming, et dans 5 ans une loi anti Internet ? » Je ne m’étends pas sur le fond du propos ou l’idée saugrenue qu’il ne faudrait pas considérer les artistes comme des ayants-droits, mais juste sur cette formule : « les lobbys des ayants-droit » (je rétablis la bonne orthographe au passage).
Ces « lobbys des ayants-droit » pourraient remplacer, dans un certain vocabulaire vaguement hystérique, les majors. Ils pourraient bien devenir le nouvel épouvantail, la formule que l’on jette rapidement pour dire une antipathie, une détestation, une répugnance. Et contre qui, mon Dieu ? Contre l’argent, contre les gens d’argent, contre l’idée d’un Mammon aux doigts crochus, peut-être… Contre la possibilité de s’approprier en toute impunité ce qui est légalement la propriété d’individus et d’entreprises.
Du point de vue sémantique, le terme « ayant-droit » déroge à la syntaxe la plus courante. Il fige la formule « avoir le droit » en une possession plus définitive et peut-être plus inquiétante pour des esprits enclins à la paranoïa. C’est un terme venu de la langue juridique ? Il ne peut, dès lors, que cacher réalités et intentions inavouables. Il exprime la propriété et surtout la propriété intellectuelle ? C’est donc l’expression d’une réalité contraire à l’ordre souhaitable. Puisque la propriété, c’est le vol, la propriété intellectuelle est un vol aggravé.
Peu importe, d’ailleurs, qu’aucun raisonnement sérieux et crédible ne défende l’abolition de la propriété intellectuelle (celle des artistes créateurs, celle des producteurs des œuvres), il y a un propos induit dans l’idée de « lobbys des ayants-droit » : leur action est illégitime ; et si leur action est illégitime, c’est qu’elle ne repose pas sur un fondement légitime ; et c’est toute la propriété intellectuelle qui est par essence illégitime…
Là, l’attaque n’est pas dirigée contre les seules majors, ni contre les organismes collectifs représentant les créateurs (et gérés par les créateurs) comme la Sacem, ni contre les entreprises du secteur de la musique, mais contre l’idée même que l’on puisse défendre la propriété intellectuelle. Un phénomène marginal, peut-être, mais un phénomène inquiétant.
G.Martin
Commentaires (17)gmartin - 25 février 2009
L’UFC-Que Choisir (encore elle) a récemment publié un communiqué dans lequel il est expliqué que la suspension de l’accès à Internet est impossible sans suspendre également l’accès à la télévision et au téléphone dans le cadre d’un triple-play.
Ce risque ne repose sur aucun fondement.
En effet, plusieurs solutions existent pour couper l’accès à Internet sans couper le téléphone ni la télévision.
1ere possibilité :
Si le fournisseur utilise plusieurs liens logiques pour collecter les flux de chaque abonné : un lien logique pour les flux Internet, un autre lien logique pour les flux voix, alors celui-ci peut demander la déconfiguration du lien logique Internet à l’opérateur qui attribue ces liens.
2eme possibilité :
Le fournisseur d’accès peut définir un filtre type access-list sur l’équipement d’accès déposé chez l’abonné et dont il a le contrôle. Ce filtre peut couper les flux Internet et laisser passer les flux vers les plateformes de service de l’opérateur (Voix, Télévision).
3eme possibilité :
Le fournisseur d’accès peut définir un filtre type access-list sur l’équipement du réseau qui termine la connexion de l’abonné. Cet équipement est toujours chez l’opérateur même dans le cas d’un accès non dégroupé. Lire la suite de ce billet »
Commentaires (14)delsayegh - 20 février 2009
D’abord, on veut parler du streaming, puis l’actualité oblige à parler du streaming… Car Luc Besson a ouvert un nouveau front dans une tribune donnée au quotidien Le Monde du 15 février, dans laquelle il s’en prenait à « l’industrie du piratage ». Deux conséquences : d’une part, un flot de critiques, d’injures et de billets condescendants sur le cinéaste, comme à chaque fois qu’un artiste dit haut et fort qu’il souhaite voir ses œuvres protégées du pillage ; d’autre part, la fermeture du site Beemotion, diffusant sans l’accord de leurs ayant-droit des films en streaming sur le marché français (et qu’on ne prétende pas qu’« internet n’a pas de frontières », des milliers de sites, marchands ou non, ne sont pas accessibles dans certains pays).
Le bilan de l’affaire ? Plutôt positif : d’une part, un FAI (Free, en l’occurrence) fait preuve de responsabilité et ne se réfugie pas derrière la doctrine du « couteau innocent » (le quincailler ou l’armurier ne sont pas responsables des crimes et délits commis avec les couteaux qu’ils vendent), en perte de vitesse dans le secteur des télécoms ; d’autre part, on peut imaginer que s’établisse peu à peu une « jurisprudence Beemotion », excluant peu à peu le piratage et la spoliation des artistes et producteurs du business model des entreprises du net.
G.Martin
Commentaires (6)gmartin - 19 février 2009
Au détour d’une phrase, lors de son intervention télévisée de jeudi soir, le président de la République a affirmé son désir de voir unifier le taux de TVA sur les produits culturels à 5,5%.
Il rejoint là une revendication régulièrement réaffirmée par l’industrie de la musique (dont le Snep, évidemment). Mais, en ce domaine comme pour celui – beaucoup plus précieux en termes électoraux – de la restauration, il est difficile à la France d’agir seule, en raison des exigences de la convergence et de la cohérence fiscales entre Etats de l’Union européenne. Depuis le milieu des années 90, plusieurs tentatives ont été menées, par la France et l’Italie notamment, pour obtenir cette réduction de leurs partenaires. Et toutes ont échoué.
Evidemment, les maisons de disques y sont toutes favorables : la baisse de la TVA permettrait une forte baisse des prix de détail et soutiendrait la demande. Mais l’argument culturel du Président est d’une portée incontestable (et incontestée dans l’opinion française) : si la noblesse du livre et son poids historique dans nos cultures lui vaut une TVA à taux réduit de 5,5% (celui des produits dits « de première nécessité »), le disque le mérite tout autant. Plus personne n’oppose sérieusement « la chansonnette » aux prestiges de la littérature classique (pas plus que, dans l’autre sens, l’on n’oppose Mozart et la littérature de gare) et le consensus national pourrait ne pas souffrir d’exception. Au niveau européen, le Traité instituant l’Union dispose que « la Communauté contribue à l’épanouissement des cultures des Etats membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale, tout en mettant en évidence l’héritage culturel commun » – argument déjà employé pour faire accepter la réduction de la TVA sur le livre.
En 1987, une première baisse avait été obtenue après des années de campagne auprès de l’opinion, des autorités politiques (c’est d’ailleurs une des premières fois que l’industrie du disque est intervenue directement dans le débat public) et des instances européennes. A ce moment, donc, la TVA sur les cassettes préenregistrées et les disques passe du taux majoré de 33% (dit « produits de luxe ») au taux « normal » (17,6% à l’époque, 19,6% aujourd’hui), ce qui accompagne le décollage du marché du CD. Dès l’année suivante, en 1988, les ventes de CD dépassent en volume les ventes de 33 tours vinyles.
Aujourd’hui, personne n’attend de miracle économique d’une baisse de la TVA sur le disque, mais il est bon que les plus hautes autorités de l’Etat parlent de relancer le cycle des négociations – voire des marchandages – avec nos partenaires européens. Mais, dans ce lent processus qui s’annonce, il est évidemment à craindre que les Etats ne s’engagent pas tous sur une voie qui accélèrerait encore la réduction des ressources fiscales liées au commerce de la musique enregistrée. Le marché du disque en pleine crise rapporte selon les pays entre la moitié et les deux tiers de taxe en moins. Si le taux de TVA est réduit de 19,6 à 5,5%, la baisse serait vertigineuse. Et, si le régime de la musique enregistrée sur support physique est a peu près harmonisé en Europe, les taux de TVA du téléchargement de contenus culturels sont encore loin de l’être.”
G.Martin
Commentaires (3)gmartin - 18 février 2009
Chacun sa marotte, c’est entendu. La recherche du business model à venir pour l’industrie de la musique suscite quelques micro-monomanies intéressantes, comme on le voit çà et là sur les sites spécialisés et dans les commentaires de ce blog. La présentation des performances de Radiohead ou Nine Inch Nails nous a nourris de démonstrations quant à la pertinence du prix fixé par les clients, voire de la distribution gratuite de la musique par ses créateurs. Le succès de Grégoire a invité à envisager la transmutation de masse des internautes en producteurs. Par ailleurs, on voit régulièrement s’élever des certitudes quant au salut par les abonnements illimités et autres appellations du concept de licence globale, quant à la monétisation du P2P, quant à la capacité de la publicité à financer un marché fondé sur le streaming…
Même si notre époque, dit-on, aime les idées simples, il serait peut-être temps de jeter aux orties toutes ces considérations monistes. Et de réaliser qu’il n’y aura pas un modèle économique, mais des modèles économiques. L’industrie monoproduit dans laquelle triomphait le CD ne se transformera pas en une autre industrie monoproduit ou mono-processus. Cette industrie vivra de plusieurs produits et de plusieurs sources de financements.
Il est clair que le support physique ne disparaitra pas totalement, et qu’il aura même tendance à se diversifier – disques, cartes, clés USB, disques durs pré-remplis, objets culturels hybrides (livres, œuvres plastiques, jeux). S’il est illusoire d’imaginer qu’il retrouve sa superbe perdue, il est non moins irréaliste de croire que le support physique disparaitra à court terme (ne serait-ce que parce qu’il existe des demandes fortes dès que l’on atteint le noyau des fans d’un artiste ; imaginons ce que serait une sortie d’album de Mylène Farmer, Indochine ou Radiohead – oui, Radiohead ! – sans support physique…). Lire la suite de ce billet »
Commentaires (3)gmartin - 6 février 2009
Si les dieux grecs descendaient aujourd’hui de l’Olympe pour reprendre leurs relations tumultueuses avec les hommes, ils auraient à leur disposition de nouveaux châtiments. Plutôt que de condamner Sisyphe à pousser éternellement un rocher jusqu’en haut d’une montagne – d’où il roulerait aussitôt parvenu au sommet –, ils pourraient désormais lui imposer de défendre le droit des artistes face aux croisés du toutgratuisme.
Il semblait que, depuis un moment, un consensus s’était dessiné en France sur la légitimité d’une juste rémunération des artistes et sur la nocivité (d’un double point de vue économique et culturel) de la spoliation de ceux-ci par les réseaux de P2P. Ne voilà-t-il pas soudain que Numerama et SVM-le Mag glapissent de bonheur à la publication d’une étude commandée par le ministère néerlandais de l’économie et titrée Economische en culturele gevolgen van file sharing voor muziek, film en games.
D’après la traduction Google donnée par ces deux sites (le texte est en néerlandais), « On estime l’augmentation de la richesse parmi les consommateurs de l’ordre de 200 millions d’euros par an. Cela contraste avec le maximum de perte de recettes pour les producteurs et éditeurs d’enregistrements musicaux, estimé à 100 millions d’euros par an ». Pourquoi 200 millions d’euros par an pour les consommateurs néerlandais ? Eh bien parce que c’est le prix marchand des biens culturels échangés illégalement par P2P et que cet argent qui n’a pas été dépensé est donc un « enrichissement ». Et Numerama et SVM trépignent de joie en stigmatisant le projet de loi français instituant la riposte graduée.
On repense au sketch de cet humoriste qui, il y a quelques années, contrefaisait le capitaliste hystérique en réclamant « la suppression pure et simple de toutes les charges des entreprises ». Car, arithmétiquement, ne pas payer ses salariés, ne pas payer ses impôts et ne pas payer des fournisseurs assure un bénéfice incomparable. Mais c’est économiquement absurde. Et il est non moins absurde d’établir une comparaison entre ces 200 millions d’un enrichissement qui est au mieux virtuel avec des pertes de chiffre d’affaires qui sont, quant à elles, parfaitement réelles.
Ce qui atterre, c’est de constater que des rédacteurs de sites prétendument professionnels propagent des raisonnements aussi fièrement idiots. Si leur employeur décide de ne payer ni leurs salaires, ni leur charges sociales, leur employeur se sera donc « enrichi » de, disons, 5000 € ; eux-mêmes n’y perdront que leur salaire net, soit 3500 € ; selon le beau raisonnement hollandais, le gain pour la société sera d’au moins 1500 € – la différence entre l’enrichissement de l’un et la perte de l’autre.
On attend de lire une traduction sérieuse de l’étude néerlandaise disponible en ligne (chacun connait les surprises des logiciels de traduction automatique), mais on doit encore et toujours répéter (ah, Sisyphe !) que la gratuité du P2P, c’est le vol.
G. Martin
Commentaires (3)gmartin - 26 janvier 2009
Pourquoi ce blog ?
L'an dernier, nous vous avons proposé une plateforme de discussion pendant quelques semaines, pour échanger avec des professionnels de l'industrie musicale quelques points de vue sur la musique et Internet.
Cette expérience nous a permis de confronter, parfois vivement, les attentes et les problématiques des producteurs aux avis des internautes.
Nous ouvrons aujourd'hui un nouvel espace d'expression qui se veut pérenne pour vous adresser tout aussi directement des news, des prises de position, des messages réguliers qui seront notre voix directe et informelle en prise avec l'actualité de la musique et des nouvelles technologies
Hervé Rony, Directeur Général du SNEP
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