P2P : la prétendue preuve hollandaise
Si les dieux grecs descendaient aujourd’hui de l’Olympe pour reprendre leurs relations tumultueuses avec les hommes, ils auraient à leur disposition de nouveaux châtiments. Plutôt que de condamner Sisyphe à pousser éternellement un rocher jusqu’en haut d’une montagne – d’où il roulerait aussitôt parvenu au sommet –, ils pourraient désormais lui imposer de défendre le droit des artistes face aux croisés du toutgratuisme.
Il semblait que, depuis un moment, un consensus s’était dessiné en France sur la légitimité d’une juste rémunération des artistes et sur la nocivité (d’un double point de vue économique et culturel) de la spoliation de ceux-ci par les réseaux de P2P. Ne voilà-t-il pas soudain que Numerama et SVM-le Mag glapissent de bonheur à la publication d’une étude commandée par le ministère néerlandais de l’économie et titrée Economische en culturele gevolgen van file sharing voor muziek, film en games.
D’après la traduction Google donnée par ces deux sites (le texte est en néerlandais), « On estime l’augmentation de la richesse parmi les consommateurs de l’ordre de 200 millions d’euros par an. Cela contraste avec le maximum de perte de recettes pour les producteurs et éditeurs d’enregistrements musicaux, estimé à 100 millions d’euros par an ». Pourquoi 200 millions d’euros par an pour les consommateurs néerlandais ? Eh bien parce que c’est le prix marchand des biens culturels échangés illégalement par P2P et que cet argent qui n’a pas été dépensé est donc un « enrichissement ». Et Numerama et SVM trépignent de joie en stigmatisant le projet de loi français instituant la riposte graduée.
On repense au sketch de cet humoriste qui, il y a quelques années, contrefaisait le capitaliste hystérique en réclamant « la suppression pure et simple de toutes les charges des entreprises ». Car, arithmétiquement, ne pas payer ses salariés, ne pas payer ses impôts et ne pas payer des fournisseurs assure un bénéfice incomparable. Mais c’est économiquement absurde. Et il est non moins absurde d’établir une comparaison entre ces 200 millions d’un enrichissement qui est au mieux virtuel avec des pertes de chiffre d’affaires qui sont, quant à elles, parfaitement réelles.
Ce qui atterre, c’est de constater que des rédacteurs de sites prétendument professionnels propagent des raisonnements aussi fièrement idiots. Si leur employeur décide de ne payer ni leurs salaires, ni leur charges sociales, leur employeur se sera donc « enrichi » de, disons, 5000 € ; eux-mêmes n’y perdront que leur salaire net, soit 3500 € ; selon le beau raisonnement hollandais, le gain pour la société sera d’au moins 1500 € – la différence entre l’enrichissement de l’un et la perte de l’autre.
On attend de lire une traduction sérieuse de l’étude néerlandaise disponible en ligne (chacun connait les surprises des logiciels de traduction automatique), mais on doit encore et toujours répéter (ah, Sisyphe !) que la gratuité du P2P, c’est le vol.
G. Martin
Commentaires (3) - jan 26, 2009 - 15:02

